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Tony Williams : ce que vous apprend l’un des plus grands batteurs de jazz de tous les temps

Peu de batteurs ont réussi le tour de force d’avoir à la fois une carrière en tant que leader, de participer à 3 enregistrements légendaires, d’être considérés aujourd’hui comme faisant partie des incontournables de l’histoire de la musique,  et surtout d’avoir enregistré 19 disques  avant l’âge de 24 ans avec la légende et super STAR du jazz : Miles Davis.

Tony Williams fait partie de ces batteurs ayant apporté un tournant dans l’histoire de la batterie, tant dans le jazz traditionnel que dans son apport en tant que pionnier dans la Fusion.

Laissez-moi vous conter comment …

Note de Laurent:
Cet article est un article invité écrit par Xavier Rogé, batteur professionnel depuis plus de 20 ans et ayant joué sur l’Album “Illusion” d’Ibrahim Maalouf primé aux Victoires de la musique.
Il est l’auteur du blog Batteur Pro.

Les débuts de Tony Williams

Né à Chicago le 12 décembre 1945, T. Williams passe son enfance à Boston. Son père était saxophoniste ténor semi-professionnel. Fort intéressé par la batterie, Tony Williams se voit offrir son premier instrument à l’âge de 8 ans.

Il prend ensuite des cours avec  Alan Dawson (qui a notamment joué avec Lionel Hampton). Celui-ci va lui apprendre la batterie durant toute son enfance en lui transmettant notamment sa passion pour le jazz et les musiques improvisées.

Avec Alan Dawson, il travaille principalement deux méthodes : le “Stick Control” et “Syncopation for the modern drummer”.

Il semble que Tony Williams souffrait à ses débuts d’une certaine faiblesse technique, fait ironique lorsqu’on voit le parcours du monsieur !

A 15 ans, il est le batteur attitré du célèbre  club de jazz “the Connelly’s” à Boston. Déjà musicien professionnel, il a la chance de rencontrer de très grands noms du jazz qui le remarqueront très vite.

L’entrée dans la légende

Lorsqu’il rencontre Miles Davis, Tony a 17 ans.

Il faut savoir que Miles Davis était déjà une star à l’époque et que le jeune Tony était très impressionné que Miles lui demande de participer à un enregistrement en sa compagnie.

Voici ce que Tony Williams raconte sur son enfance dans une interview du jazz magazine de  1988 :

“J’écoutais beaucoup de musique indienne au début des années 1960, avant que cela  ne devienne à la mode. Quand je suis arrivé chez Miles où je jouais du Be Bop, j’avais déjà écouté beaucoup de Rock & Roll. J’étais Fan des Beatles juste avant qu’ils viennent aux états-Unis.”

On voit tout de suite dans son discours d’où provient ce formidable génie musical : il s’inspirait déjà d’autres styles de musique pour nourrir son jeu de batterie. Et Miles Davis ne s’est pas trompé en choisissant ce jeune  batteur pour enregistrer son disque.

C’est le 14 mai 1963 que Tony enregistre l’album et le morceau qui le fera entrer dans la légende :  “Seven Steps to Heaven”

Il faut savoir que ce morceau a été enregistré quelques jours auparavant par une autre équipe de musicien, mais que Miles Davis peu satisfait du résultat, décida de recommencer les prises avec Tony Williams à la batterie.

Le résultat fut l’effet d’un BOOM dans l’histoire du jazz.

Il faut dire que le morceau est quasiment un morceau POUR la batterie et qui a donc le mérite de placer le batteur au centre de la mélodie grâce  à l’espace disponible entre chaque phrase du thème. C’est un véritable boulevard pour la batterie qui peut ponctuer très subtilement chaque intervention de la trompette.

Le morceau est difficile car il demande une très grande précision rythmique, ce qui n’a visiblement pas l’air de poser problème à Tony Williams.

Tony williams joue ici un swing très personnel mélangeant le feeling ternaire des batteurs de jazz traditionnel aux influences plus binaires.

La structure du morceau est constituée d’un A très sec répété deux fois, d’un bridge où le thème est beaucoup plus véloce et aérien, et à nouveau d’un A.

C’est une structure rencontrée très fréquemment dans le jazz.

Si je vous parle de la structure du morceau, c’est notamment pour bien saisir l’importance des phrases jouées par Tony Williams dans son solo.

Voici la transcription du solo de batterie original joué par Tony Williams sur “Seven Steps To Heaven”. Le solo se trouve à 2 min  30 secondes dans l’enregistrement.

 

On entend très clairement la structure du thème dans la structure du solo ( A A B A) sans toutefois que le thème soit joué textuellement sur l’instrument, et c’est là tout le génie de Tony Williams. Il voyage très librement autour de la structure rythmique du morceau en y insufflant de nombreuses idées très mélodiques sur les toms et la grosse caisse. C’est extrêmement créatif, très précis, aéré et remarquablement moderne pour l’époque.

L’influence du rock et de la soul : création d’un nouveau style de musique

En 1968, le jazz commence sérieusement à désintéresser le grand public qui se tourne plus volontiers vers James Brown et Jimmy Hendrix.

Et Tony n’est pas insensible à cette musique intrigante si éloignée du jazz.

Il s’en inspirera d’ailleurs tout au long de sa carrière tout en restant fermement connecté à ses racines de jazzman.

On  peut d’ailleurs entendre l’influence du rock binaire dans de nombreux solos de Tony williams, celui-ci n’hésitant pas à mêler le binaire et l’improvisation.

En 1968, Tony enregistrera d’ailleurs son dernier album avec Mile Davis : “In a Silent way” : album qui introduira un style musical complètement nouveau pour l’époque :

Le jazz fusion ou le jazz rock fusion était né.

On peut retrouver Tony dans de nombreux disques de ce style dont le fameux” Maiden Voyage” d’Herbie Handcock .

 

Une carrière de leader

A partir de cette période, on peut entendre Tony  Williams sur une septantaine d’albums aux styles disparates.

En se dirigeant de plus en plus vers les musiques binaires, on retrouve toujours l’influence du jazz et de l’improvisation derrière chaque intervention du batteur.

Les caractéristiques les plus notables du jeu de Tony Williams

  • Un sens de la musique hors du commun
  • Une très grande précision
  • Une immense créativité
  • Un jeu souvent très sobre toujours au service de la musique
  • Une très grande perfection technique
  • un sens du vide et du silence dans la musique parfois très osé

Discographie en tant que leader et compositeur

  • 1964: Life Time
  • 1965: Spring
  • 1969: Emergency
  • 1970: Turn It Over
  • 1971: Ego
  • 1972: The Old Bum’s Rush
  • 1975: Believe It
  • 1976: Million Dollar Legs
  • 1977: Third Plane
  • 1978: Joy of Flying
  • 1986: Civilization
  • 1985: Foreign Intrigue
  • 1988: Angel Street
  • 1989: Native Heart
  • 1991: The Story of Neptune
  • 1992: Tokyo Live
  • 1993: Unmasked
  • 1996: Wilderness
  • 1998: Young at Heart

Voici un extrait de l’album “The Story of Neptune” , on peut notamment entendre un 4/4 bizarrement découpé en  5 6 5  (16 doubles croches au total en 4/4) :

 

Les conseils de Tony

Voici une rapide sélection de conseils tirés de nombreuses interview de Tony Williams.

Ce que j’ai appris chez Allan Dawson, c’est la clarté, vous devez jouer d’une manière claire, c’est-à-dire parfaitement lisible.

Jeunes batteurs, apprenez autant que vous le pouvez ! Apprenez à écrire de la musique, apprenez le piano… apprenez un maximum ! c’est ce que j’essaie de faire moi-même.

Vous devez d’abord apprendre à jouer de votre instrument avant de jouer votre propre style, les rudiments sont très importants.

Les gens devraient d’abord apprendre à jouer des roulements avec aisance – des frisés et des papas mamans. Les gens qui viennent me voir savent déjà jouer. Je leur demande : depuis combien de temps vous jouez ? réponse : 5 ans. Je  leur dis : faites-moi un roulement. Ils ne savent pas le faire mais me demandent un de ces plans avec des polyrythmes. Et dire qu’ils ne savent pas rouler  !
Vous ne devez pas seulement apprendre comment jouer quelque chose, mais aussi pourquoi c’est joué.
La batterie doit se jouer fort. Le physique et l’agressivité font partie de ce que représente la batterie.
Vous n’êtes pas assis derrière une batterie pour que VOUS sonniez bien. Vous êtes assis là derrière pour bien faire sonner la musique d’abord, ensuite pour bien faire sonner la batterie et être ainsi batteur.

Vous pourrez trouver d’autres références, anecdotes et transcriptions sur Tony williams dans le livre de Georges Paczynski :
Une histoire de la batterie de jazz – Tome 3 : Elvin Jones, Tony Williams, Jack DeJohnette : les racines de la modernité

 

Je termine en remerciant Laurent de m’avoir laissé la parole sur son blog.

Si cet article vous a plu, venez me rendre une petite visite sur mon blog : Batteur Pro.

 

Note de Laurent :
A mon tour de remercier Xavier pour cet article ! J’ai adoré 🙂
Si vous aussi, alors foncez voir le dernier article de Xavier sur les claves cubaines

10 Commentaires

  • Magalie

    27 octobre 2015

    Contente de retrouver Xavier sur la tribune de Batterie en Ligne !

    C’est vrai que le jazz c’est dans l’histoire de la musique (et de la batterie) ce qui est à l’origine de la musique « moderne ». Bon nombres de batteurs très connus revendiquent d’avoir fait un bond dans leur jeu en se (re)plongeant dans les origines et le jazz.

    J’avoue que le jazz en soi, me fait un peu peur ! Ca n’est pas du tout mon univers musical, il est très rare, que je mette un disque de jazz, juste pour pour l’écouter …

    En tout cas merci de cette introduction, et des référence, Tony Williams est une pointure !
    Magalie Articles récents…[Interview] Improviser à la batterie, les conseils d’un proMy Profile

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  • Régis

    27 octobre 2015

    Bonjour,
    Merci Xavier, toujours un plaisir de te lire.
    Encore un article fort interressant qui fait ressortir une fois de plus qu’il faut travailler la base avant de pouvoir dire qu’on joue d’un instrument.

    Allez au boulot!!!

    Régis.

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  • Richard

    27 octobre 2015

    Salut.

    Des conseils simples, clairs et précis de la part d’un très grand batteur. Une mine d’or pour le débutant que je suis. Et un article très bien fait et vivant. Merci à Xavier et merci Laurent de nous avoir fait connaître cet article et son auteur.

    Richard

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  • thierry

    27 octobre 2015

    très bon article, merci pour les conseils !!!

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  • stephan

    27 octobre 2015

    Très impressionnant le CV. Et les conseils remettent les idées farfelues, qu’on a tous un peu, à leur place !
    Merci !

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  • Rémi

    27 octobre 2015

    Franchement, super article, merci beaucoup. Très instructif, précis… A l’effigie de ton site !
    Par contre j’ai essayé de lire le relevé du solo, et je n’arrive pas à trouver le lien musique / partition… Vers 2min30, je ne trouve pas de correspondance.
    Pourriez-vous m’éclairer là-dessus ?

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  • Rémi

    27 octobre 2015

    Ah non autant pour moi, je n’avais pas vu que le tempo était donné à la blanche, p

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  • Manu

    28 octobre 2015

    Bravo pour ce très bel article, très instructif et passionnant. j’espère qu’il y en aura d’autres!
    Un grand merci à Xavier et Laurent pour leur investissement à nous faire partager la passion de la musique et de notre cher instrument.
    Manu

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  • Jean-Pierre

    1 novembre 2015

    Merci Xavier et Laurent pour nous faire partager l’exceptionnel Tony Williams. Son univers n’est pas le mien mais il est toujours bon d’avoir les conseils de telles références.
    Et merci aussi pour la variété des sujets ! Les sujets techniques, c’est bien, mais aborder différents aspects autour du monde de la batterie et de la musique plus généralement c’est encore mieux.
    Encore bravo !

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  • Alassani

    11 novembre 2015

    Bonjour les blogueurs
    Je suis touché par un si grand talent et ses conseils.Merci et beaucoup de courage à vous.

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